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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 20:45
Interview de Gérald Bronner, sociologue, professeur à l'université de Paris Diderot

Progrès :

"Nous nous montrons beaucoup plus prompts à évaluer les conséquences de nos actions plutôt que celles de nos inactions."

Dans le rapport que vous avez rédigé avec Etienne Klein, pour le compte de l'Académie des technologies, vous constatez que le mot "progrès" est de moins en moins utilisé dans l'espace public pour parler de sciences et de technologies. Quelle est la raison de cet effacement ?

Gérald Bronner :  La notion de progrès a longtemps été associée dans les esprits à l'espoir d'une vie meilleure pour l'homme grâce aux avancées de la connaissance, puis de la science. L'homme de la rue faisait confiance au progrès, il y plaçait ses espoirs. Même si il y a avait quelque chose de naïf dans cette façon de penser, c'est cette bienveillance qui a permis à la société d'avancer malgré les accidents que les diverses traductions du progrès technique ont provoqués. Prenons le chemin de fer par exemple. Il a, en son temps, suscité de grandes craintes, mais pas au point de bloquer cette innovation. « Plaignons les victimes mais marchons » avait ainsi déclaré Lamartine à propos du premier accident de chemin de fer en France qui avait causé 55 morts. Malgré son caractère dramatique, cet événement n'a pas remis en cause la confiance de l'opinion publique dans le progrès technique. Mais cette philosophie de la confiance, de l'espoir, de la bienveillance a petit à petit laissé la place à la philosophie de la peur. Nous avons perdu énormément de confiance et d'espoir depuis un siècle. Deux guerres mondiales, les risques de l'apocalypse nucléaire et la liste des catastrophes industrielles, sanitaires, écologiques ou encore économiques qui ont émaillé le 20ème siècle ont porté un coup sévère au prestige des sciences et des technologies sensées être un des moteurs du progrès. Ce dernier n'est désormais plus perçu comme un grand boulevard, une voie en sens unique, une instance sacrée. Son invocation ne fait plus guère autorité.

Cette perte de confiance dans le progrès scientifique et technique n'est-elle pas l'une des facettes d'un mal encore plus profond ?

G.B. : La philosophie de la peur que j'ai évoquée pour les sciences et les techniques, où la moindre action de l'homme provoque des catastrophes ainsi que l'on peut le voir dans des films apocalyptiques qui nourrissent la culture populaire, a son corollaire avec la philosophie du doute, du pessimisme systématiques. Ici ce sont par exemple les statistiques sur l'économie, le social etc. qui sont remises en cause, sujettes à caution car elles seraient manipulées, ce qui traduirait une incapacité à résoudre les problèmes de fond de notre société.

Dans un tel contexte, le principe de précaution peut-il contribuer à inverser ces comportements ?

G.B. : Je ne le pense pas car le principe de précaution est symptomatique  de l'idéologie de la peur. Certes, il a deux visages très différents. Celui qui est inscrit dans la constitution et prétend bénéficier d'une dimension objective où Il revient à l'Etat, en fonction d'une procédure à caractère surtout scientifique où sera mesuré le rapport entre le coût et le bénéfice, de décider si un nouveau développement peut être autorisé. Le second visage est sociétal, plus symbolique, sorte de version dégradée et simplifiée du premier, et a pour but de revendiquer le droit de vivre tranquillement, de réduire non pas le danger mais l'inquiétude, le souci, l'angoisse.

En vertu de ce principe de précaution, il sera souvent demandé à ceux qui entreprennent, qui prennent des "risques" au sens entrepreneurial du terme, d'apporter la preuve de l'absence de risque, au sens scientifique cette fois, qu'ils courent ou font courir aux autres. Mais comment prévoir l'imprévisible ? On vire ainsi au précautionisme, à la méfiance a priori ce qui a pour effet d'empêcher l'exploration du possible.

De nombreuses voix s'élèvent aussi contre ce principe de précaution et surtout ses dérives...

G.B. : Effectivement. Dans le cadre de travaux parlementaires* en vue d'une Proposition de loi constitutionnelle visant à modifier la Charte de l'environnement pour exprimer plus clairement que le principe de précaution est aussi un principe d'innovation, le rapporteur du Sénat a constaté que "le principe de précaution est souvent compris dans un sens tout autre par l'opinion publique - ainsi que par certains décideurs publics -, revêtant une importance et une portée bien plus grandes que sa réalité juridique. Le principe de précaution est souvent interprété comme un principe d'abstention en cas de doute scientifique, et non comme un principe d'action, conduisant progressivement à une paralysie de la recherche scientifique et de l'initiative économique, par une autocensure des autorités publiques ou privées face aux critiques, aux risques médiatiques et à la multiplication des recours contentieux fondés sur le principe de précaution, quand bien même ces recours ne prospèreraient pas." On peut surtout déplorer que le principe de précaution focalise l'attention collective sur les coûts de notre action, sans regard pour les coûts qui peuvent être exorbitants de notre inaction.

La France a-t-elle été suivie sur ce terrain constitutionnel par d'autres grands pays ?

G.B. : Non sauf par un pays d'Amérique du sud. Et c'est un problème car les autres pays ne bloquent pas leurs recherches, bien au contraire, même si des mécanismes de précaution sont mis en oeuvre. Les Etats-Unis par exemple ont une "approche de précaution"  basée sur des critères différents, des phénomènes avérés mais dont les probabilités sont mal connues tandis que l'approche européenne, plus restrictive, conçoit le déclenchement du principe de précaution dès qu'un phénomène présente une certaine plausibilité. Ce qui ne veut pas dire que les populations américaines et canadiennes ne vivent pas avec l'idéologie de la peur. En revanche des pays comme la Corée du sud ou la Chine s'adossent, pour leur développement, à des philosophies qui sont à rebours des nôtres. Ces pays n'ont pas encore été rattrapés par la philosophie de la peur. Tout comme l'Afrique d'ailleurs.

Ces attitudes de méfiance, de technophobie de la part de l'opinion publique semblent pleines de paradoxes. On semble vouloir tout et son contraire. Comment expliquez-vous cela  ?

G.B. :  Prenons le cas des compteurs électriques intelligents, une application de la technologie par les services, qui ont suscité récemment une grande inquiétude, voire carrément un rejet tant au niveau des ondes émises, que des données personnelles  recueillies. Le système wi-fi utilisé par ces compteurs pour envoyer des données de consommation en temps réel au fournisseur d'énergie serait nocif pour la santé et la sécurisation de ces données ne serait pas assurée. Pourtant qui n'a pas envie de faire diminuer sa facture d'énergie et s'éviter le passage du préposé pour relever les consommations ? Ce système fonctionne par exemple au Canada depuis une dizaine d'années. Ceux qui mettent les compteurs intelligents en question se sont-ils renseignés sur les expériences étrangères ?

En outre, depuis l'avènement de la téléphonie mobile et des box internet, les ondes radio ont envahi nos foyers sans que cela conduise au rejet massif de ces appareils.  Mieux : beaucoup de gens dorment avec leurs téléphones portables leurs radios-réveils sur la table de chevet, sans s'en inquiéter le moins du monde. Pour poursuivre dans le domaine des ondes radio, le cas des antennes relais des réseaux de téléphonie mobile est intéressant. Ces antennes ont été accusées de représenter un danger pour la santé de ceux qui y sont exposés. Mais si l'on baisse la puissance de ces relais, c'est la puissance des téléphones qu'il faudra augmenter, ce qui peut, cette fois, devenir un réel danger pour l'utilisateur. Or, le quel d'entre nous a envie d'une qualité de réception/émission médiocre ? Quant aux données personnelles, nous en semons partout, dès que nous nous connectons, et elles ne sont pas, loin s'en faut, toujours sécurisées.

En réalité plusieurs études ont montré que la fréquentation du risque permet d'en avoir une appréhension moins sujette au biais cognitifs. Autrement dit la peur d'une technologie augmente lorsque l'on ne la fréquente pas.

Qu'est-ce qui vous dérange le plus dans tout ce que nous venons d'évoquer  ?

G.B. : Ce qui est peut-être le plus dangereux aujourd'hui c'est l'impression du savoir par les citoyens. La démocratisation de l'information issue d'internet et de la concurrence effrénée  entre les medias donne cette impression d'accéder sans effort à toute connaissance. Pourtant, sans même parler de l'accession à la qualification professionnelle, l'histoire des sciences nous enseigne que rien n'est facile en matière scientifique : le chercheur n'est pas un conquérant sous les feux de l'actualité qui balaie tout sur son passage et découvre ou invente à un ryhtme effréné. Bien au contraire le chercheur -ou plutôt l'équipe- va à tâton, le fait de gagner de l'expérience est lent et progressif, cela demande des adaptations et des transformations de concepts, l'échec fait parti de la construction scientifique. Bref, des mois, des années de travail rythmés par les controverses, les étonnements, les espoirs et les désenchantements. Selon Ludwik Fleck**, médecin, biologiste et sociologue polonais : "Le savoir vit dans le collectif et est encore et toujours remanié" .  Il est dès lors facile de comprendre que le temps des medias et la personnalisation à outrance qui y est pratiqué n'a rien à voir avec le temps de la recherche et son caractère collectif et que l'accès facile à la connaissance de l'internaute isolé n'est qu'une surface. Par ailleurs, des domaines tels que celui du climat, qui suscite tant de controverses, sont interdisciplinaires par essence et extrêmement complexes. En fait, c'est l'ensemble de nos connaissances scientifiques qui tend à devenir subtil et complexe. Mais plus nos concitoyens se considèrent comme compétents et plus ils doutent de la parole des scientifiques. En pareil sujet, l'illusion de connaître peut se révéler plus néfaste que l'aveu d'ignorance ! Mais avoir conscience de sa propre ignorance est une des plus grandes limites de l'esprit humain.

Comment se débarasser de cette philosophie de la peur ? D'où la lumière peut-elle venir ?

G.B. : La solution est entre les mains des hommes politiques comme de la société civile. Il devient urgent de répondre à la question suivante : que voulons-nous faire socialement des savoirs et des pouvoirs que la science nous donne ? Pour cela, il nous faut faire reculer les idées fausses, interroger l'histoire, se doter d'outils de pensée méthodique, ce qui passe aussi par une révolution pédagogique, par exemple en appréhendant un problème dans sa globalité. Ainsi nous nous montrons beaucoup plus prompts à évaluer les conséquences de nos actions plutôt que celles de nos inactions. Combien coûterait l'abandon ou le report de tel ou tel projet de recherche dans les domaines de l'énergie, de l'agronomie ou de la santé ? Pouvoir poser ce genre de question et y apporter des réponses précises nous permettrait déjà d'avancer.

 

*Le principe de précaution depuis 2005 - Sénat

www.senat.fr › Travaux parlementaires › Rapports › Rapports législatifs

** Ludwik Fleck, "Observation, expérimentations, expérince accumulée", Genèse et développement d'un fait scientifique, traduit de l'allemand par Nathalie Jas, Paris, Les Belles Lettres, 2005, (1re édition française; édition originale allemande, 1935).

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Published by Décideur Public - Systèmes d'Information - dans Avis d'Expert
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