par Mathieu Vidal, Président de l’Association Villes Internet, Enseignant-chercheur.
Les élections municipales et communautaires des 15 et 22 mars 2026 ne départageront pas seulement des orientations politiques et des styles de gestion. Elles trancheront, commune par commune, une question plus structurante qu’il n’y paraît peut-être : qui gouverne la ville quand l’action publique passe par des données, des logiciels, des plateformes, des prestataires, des infrastructures, et de plus en plus d’automatisation ? Même si les questions numériques ne constituent sûrement pas l’essentiel des motivations du vote pour un candidat et une liste, l’échéance est là et il s’agit néanmoins de sortir le numérique de l’angle mort du débat dans lequel il demeure trop largement.
Car le numérique n’est pas un simple « sujet technique » à intégrer dans quelques propositions symboliques des programmes. C’est une politique publique transversale qui redistribue des droits, des budgets, des vulnérabilités et des rapports de pouvoir. Il (ré)organise l’accès aux services essentiels (démarches, école, social, culture, etc), il reconfigure le lien entre l’habitant et la mairie, et il installe des dépendances contractuelles qui engagent la collectivité pour des années. Et le déploiement de l’IA accélère encore les processus et les enjeux. Ne pas en débattre politiquement, c’est laisser d’autres éléments décider, tels que les fournisseurs de matériels ou de logiciels, la contrainte budgétaire ou finalement l’urgence du quotidien.
C’est précisément pour remettre cet enjeu au centre du débat que l’Association Villes Internet porte une feuille de route claire fondée sur quatre engagements qui dessinent un « Numérique citoyen ». Il s’agit (1) de garantir l’égalité d’accès au numérique ; (2) d’accompagner la stratégie numérique face à l’urgence climatique ; (3) de piloter les services numériques avec les collectivités locales ; (4) de prévenir et réduire durablement les risques numériques. Ces engagements ne sont évidemment pas de simples slogans : ils nécessitent des arbitrages et donc des prises de responsabilité.
Garantir l’égalité d’accès au numérique
La première ligne de fracture n’est pas simplement technologique ; elle est sociale et territoriale. Une municipalité peut moderniser l’accès aux services via la dématérialisation mais potentiellement transformer le numérique en filtre d’accès aux droits (tout en ligne, tout identifiant, tout dématérialisé). Ou bien elle peut en faire une garantie d’égalité réelle : maintien du multicanal, médiation humaine, accès accompagné, interfaces sobres et compréhensibles, présence sur le terrain. Le choix est politique parce qu’il peut être coûteux en ressources humaines mais détermine néanmoins qui peut réellement exercer ses droits, et à quelles conditions.
Accompagner la stratégie numérique face à l’urgence climatique
La transition numérique n’est pas neutre : elle consomme des ressources énergétiques et matérielles ! Une ville peut céder à la fuite en avant (équipements renouvelés sans stratégie, multiplication de capteurs, empilement de services) ou imposer une trajectoire responsable : sobriété des usages, lutte contre les obsolescences, exigences environnementales dans les marchés publics, sensibilisation des citoyens. Là encore, il s’agit d’un arbitrage de mandature, pas d’un détail d’ingénierie.
Piloter les services numériques avec les collectivités locales
Le numérique local souffre d’une illusion fréquente dans les collectivités peu familières des enjeux et mécanismes du numérique : croire qu’acheter un outil suffit à produire une politique publique. Or, l’enjeu est la capacité à décider, à mutualiser, à évaluer, à rendre compte. Ce pilotage est très concret : outils d’aide à la décision, mise en commun entre collectivités, prise en compte de l’impact du numérique sur les budgets locaux mais aussi des enjeux de souveraineté. Autrement dit : sortir de l’achat dispersé et reprendre la main sur la trajectoire, au lieu de la subir, grâce à une véritable feuille de route.
Prévenir et réduire durablement les risques numériques
Une commune est aujourd’hui une cible, parce qu’elle gère des services vitaux et des données sensibles. La cyberattaque n’est pas un fait divers : c’est un risque systémique qui interroge la continuité du service public, la responsabilité des élus et la protection des habitants. S’y ajoute désormais la question de la maîtrise des données et de la régulation des opportunités de l’intelligence artificielle. Gouverner, c’est prévoir : sécurité, clauses contractuelles, culture du risque, et règles de décision sur l’automatisation sont essentielles.
Ces quatre engagements forment un socle. Mais pour que ce socle devienne une véritable politique publique municipale, il faut assumer une doctrine républicaine du numérique local reposant sur 3 piliers essentiels : le service public, les droits fondamentaux et la souveraineté d’action. Et c’est exactement dans cet esprit que Villes Internet plaide pour un « Numérique citoyen ».
Aussi, en amont des élections municipales à venir, on ne peut donc qu’inviter chaque liste candidate à transformer l’affichage des enjeux numériques en véritables engagements vérifiables :
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-Quels dispositifs garantissez-vous pour l’égalité d’accès (multicanal, médiation, présence) ?
-Quelle trajectoire de sobriété numérique adopterez-vous au regard de l’urgence climatique ?
-Quel pilotage politique et budgétaire comptez-vous mettre en place (mutualisation, évaluation, clauses de réversibilité, etc.) ?
-Quel plan de prise en compte des risques engagerez-vous (risque cyber,données,usages de l’IA) ?
Car, en 2026, la question n’est plus de savoir si une commune sera « connectée » ; la question est de savoir si elle restera gouvernable par ses élus, lisible pour ses habitants, protectrice pour les plus fragiles, et fidèle à une promesse simple : le numérique doit servir la cité, et non dessaisir les citoyens de leurs droits et de leur place au coeur des processus.
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